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#5 Notre bouclier : nos mécanismes de défense, ce qu’elles révèlent d’invisible

  • il y a 9 minutes
  • 7 min de lecture


Elle se lève, le visage tendu.
Le verdict du DG vient de tomber : le versement des primes exceptionnelles, pourtant validé avec les partenaires sociaux, est reporté d'un mois.
« Vous prendrez vos responsabilités en annonçant vous-même votre choix. Je ne suis absolument pas d'accord ! »
 
Un claquement de porte sec. La DRH vient de quitter la salle.
Est-elle simplement en colère ?
Non. Elle vient d'activer son bouclier. Face à une situation qui menace son équilibre, sa crédibilité ou ses valeurs, elle a mis en place une stratégie de survie émotionnelle immédiate.
Et cette stratégie, nous l'avons tous. Elle nous a été utile. Longtemps. Parfois trop longtemps.

Le bouclier : une armure construite pour durer

Comme nos façons de structurer le temps (chronique #1) ou de distribuer de la reconnaissance (chronique #2), nos comportements sous pression ne sont jamais le fruit du hasard.
Pour se protéger de la douleur, de la honte, du rejet ou de l'impuissance, nous nous sommes tous fabriqué, depuis l'enfance, une carapace. Un bouclier.
Ce bouclier — appelé mécanisme de défense – issue de l’Élément Humain de Will Schutz — s'active dès qu'une émotion surgit et que nous souhaitons la cacher : pour éviter d'être jugé, pour ne pas nous confronter à notre propre vulnérabilité, ou tout simplement parce que nous n'avons pas été formés à faire autrement.
C'est un réflexe inconscient et automatique, dont le seul objectif est de soulager une angoisse immédiate. Il fonctionne. À court terme. Mais à moyen et long terme, il coûte à nous-mêmes, et à nos relations professionnelles.
 
Will Schutz — psychologue américain, créateur de l'approche « L'Élément Humain » et figure majeure de la psychologie humaniste — a identifié six de ces boucliers spécifiques. Six stratégies d'adaptation que nous utilisons de façon rigide lorsque nous nous sentons menacés.
En tant que dirigeant ou manager, apprendre à les reconnaître, chez soi d'abord, chez ses collaborateurs ensuite, est une clé de lecture puissante pour désamorcer les tensions, prévenir les escalades et créer les conditions d'un dialogue vrai.

Les 6 visages de nos défenses

Ces six profils ne sont pas des pathologies. Ce sont des solutions que nous avons trouvées, jadis, pour survivre à des situations qui nous dépassaient. Ce qui les rend problématiques aujourd'hui, c'est leur rigidité : activés sous pression, ils s'imposent à nous de façon automatique.
 

1. Le Critique : « C'est ta faute ! »

C'est le mécanisme le plus visible et celui de notre DRH dans l'exemple d'ouverture.
Plutôt que de laisser paraître sa peur ou son sentiment d'impuissance face à la décision du DG, elle attaque : « Vous êtes dans l'erreur. Je sais mieux que vous ce qu'il faut faire. »

L'attaque permet de garder le contrôle apparent de la situation. Elle positionne celui qui l'emploie en surplomb , ce qui soulage momentanément l'anxiété. Mais au prix du dialogue.
Dans une salle de direction, le Critiqueur s'exprime souvent de façon plus feutrée : remise en question systématique des propositions des autres, questions rhétoriques qui n'en sont pas, formules du type « c'est ce que vous avez dit, pas moi ». Le fond reste le même : attaquer pour ne pas montrer qu'on a peur.

La question à se poser : est-ce que je critique pour me protéger, ou pour faire avancer le sujet ?
 

2. Le Déni : « Moi ? Non, tout va bien. »

Face à une crise évidente, une erreur flagrante ou une tension palpable dans l'équipe, le Déni affirme tranquillement : « Je n'ai pas de problème. Tout est sous contrôle. »
Il ne ment pas nécessairement. Il ne voit vraiment pas, ou plutôt, il refuse de voir, parce que voir l'obligerait à agir, à ressentir, à se confronter à quelque chose de dérangeant.

Ce bouclier est particulièrement répandu chez les dirigeants qui ont grandi dans des environnements où la faiblesse était proscrite. On les reconnaît à leur optimisme de façade permanent, à leur difficulté à percevoir les signaux faibles, et à leur tendance à minimiser ce que leurs équipes leur remontent.

La question à se poser : qu'est-ce que je refuse de voir pour rester dans ma zone de confort ?
 

3. La Victime : « Pauvre de moi. »

Ici, la personne se place en position de subir : « Ayez pitié de moi. Je n'y suis pour rien. Ce sont les autres. Les circonstances. Le système. » A ne pas confondre avec la Victime du Triangle de Karpman.
En se positionnant comme victime de la situation, elle évite de prendre la responsabilité de ce qu'elle ressent et de ce qu'elle pourrait changer.

Attention : ce bouclier ne doit pas être confondu avec les situations d'injustice réelle. La différence, c'est la rigidité et la récurrence. La Victime systématique ne cherche pas de solution ; elle cherche de la compassion. Et si on lui propose une issue, elle trouve toujours une raison pour laquelle ça ne peut pas marcher.

La question à se poser : quelle part de responsabilité suis-je en train d'abandonner en me plaignant ?
 

4. Le Masochiste : « Je suis nul(le). »

À l'inverse du Critique, le Masochiste retourne l'attaque contre lui-même : « C'est ma faute. Je suis vraiment nul(le). J'aurais dû m'en douter. »
Cette auto-flagellation a une fonction précise : devancer la critique des autres pour ne plus avoir à la subir. Si je me critique avant que vous le fassiez, vous n'avez plus de prise sur moi.

Ce profil est souvent perçu comme modeste, humble, accessible. Et c'est précisément ce qui le rend difficile à déceler. Car derrière la culpabilité affichée, il y a une forme de contrôle : en s'accusant lui-même, le Masochiste évite de prendre un vrai risque, celui de s'améliorer réellement, et d'être jugé à l'aune de cette amélioration.

La question à se poser : ma culpabilité est-elle réelle, ou est-ce un paratonnerre pour éviter le jugement d'autrui ?
 

5. Le Sauveur : « J'arrive, je vais vous aider. »

Le Sauveur se précipite. Il est là avant qu'on l'appelle. Il propose des solutions avant même que le problème soit posé. Il se focalise sur les difficultés des autres, et en les résolvant, il évite de regarder les siennes.

Ce bouclier est, de loin, le plus socialement valorisé en entreprise, surtout chez les managers. Être utile, résoudre, débloquer : ce sont des qualités reconnues et encouragées. Sauf que le Sauveur systématique ne rend pas service. Il prive ses collaborateurs de la possibilité d'apprendre, de tâtonner, de réussir par eux-mêmes.
Il maintient aussi, à son insu, un rapport de dépendance qui lui est nécessaire : car si personne n'a besoin de lui, qui est-il ?

La question à se poser : est-ce que j'aide l'autre pour lui — ou pour ne pas avoir à m'occuper de moi ?
 

6. Le Demandeur : « Dites-moi que c'est bien. »

Ce profil a besoin d'une validation constante : « C'est bien, ce que j'ai fait ? Vous êtes sûr ? Redites-le moi. »
Ce mécanisme cache souvent une peur profonde de ne pas être à la hauteur, ou de ne pas être aimé pour ce qu'on est, indépendamment de ce qu'on produit.

Le Demandeur peut être épuisant pour ses managers, ses pairs, ses équipes. Non par mauvaise volonté, mais parce que le puits n'a pas de fond : aucune quantité de validation ne viendra combler durablement la peur qui l'anime.
On le reconnaît à ses demandes de feedback incessantes, à sa sensibilité exacerbée à la moindre critique, et à sa tendance à interpréter le silence comme un signe de désapprobation.

La question à se poser : mon besoin de reconnaissance masque-t-il une peur profonde d'être incompétent ou de ne pas être apprécié pour ce que je suis ?

Ce que cela donne, concrètement, dans une salle de direction

Imaginez deux directeurs financiers, face à la même annonce : les objectifs trimestriels ne seront pas atteints.
 
👉Le premier dégaine immédiatement son bouclier habituel "le Critique". Il cherche le responsable. Il interpelle le directeur commercial, remet en cause les prévisions marketing, questionne les hypothèses de la direction générale. L'émotion qui l'anime, la peur d'être tenu pour responsable disparaît derrière l'attaque. La réunion tourne en tribunal. Personne ne parle des vraies causes.
 
👉Le second a appris à repérer son bouclier. Ce n'est pas qu'il ne ressent rien, il ressent même beaucoup. Mais il a développé la capacité à nommer, intérieurement, ce qui se passe : « Je suis en train d'avoir envie d'attaquer. C'est ma peur de paraître incompétent qui parle. »
Et depuis cet espace intérieur, même étroit, même inconfortable, il peut choisir une réponse différente. Pas parfaite. Mais choisie.
Il pose une question ouverte. Il demande ce qu'on a appris. Il crée les conditions pour que la vérité circule dans la pièce.
 
Dans l'équipe du premier, les gens font attention à ce qu'ils disent. Ils apportent les bonnes nouvelles. Ils dissimulent les mauvaises.
Dans l'équipe du second, les gens osent parler. Pas parce qu'ils ne craignent rien, mais parce qu'ils savent que leur vulnérabilité ne sera pas utilisée contre eux.

Ce que cela change pour votre leadership

La première étape n'est pas de corriger. C'est de reconnaître.
  • Reconnaître son bouclier de prédilection :celui qu'on dégaine si vite qu'on ne le voit plus.
  • Reconnaître les signaux qui précèdent son activation : la montée de chaleur dans la poitrine, la voix intérieure qui cherche un responsable, l'envie soudaine d'aller aider quelqu'un pour ne pas rester seul avec soi.

Ce travail de reconnaissance, c'est précisément ce que propose le coaching.
Non pour éliminer le bouclier, il a eu une fonction, et il en a peut-être encore une. Mais pour passer de la réaction automatique (le bouclier s'impose) à la réponse consciente (je choisis ce que je fais de l'émotion qui monte).
 

Quelques questions pour commencer à travailler :

 
  • Sous pression, quel est votre réflexe premier ? Attaque, déni, fuite vers le sauvetage de l'autre ?
  • Y a-t-il des situations, des personnes ou des types de décisions qui activent systématiquement votre bouclier ?
  • Votre équipe a-t-elle appris à composer avec votre bouclier, au lieu de vous dire la vérité ?
  • Savez-vous accueillir vos propres émotions sans les effacer, sans vous y noyer ?
 
Ces questions n'appellent pas de réponses immédiates. Elles demandent du temps, un espace de confiance, et souvent un regard extérieur.

Ces mécanismes vous parlent ? Vous les observez dans votre comité de direction et souhaitez fluidifier vos relations ?
 
Je suis Executive Coach, formatrice et superviseur de coach. « Le problème est rarement visible. C'est là que j'interviens. » J'accompagne depuis plus de 15 ans des dirigeants, managers et équipes en transformation. J'interviens à Paris, La Rochelle et dans toute la France.

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